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Présentation de la thèse d'Alexandre Serres, " Aux sources d'Internet : l'émergence d'ARPANET "
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Thèse dirigée par Jean-Max Noyer et Christian Le Moënne et soutenue le 20 octobre 2000 (mention Très honorable avec les félicitations du jury à l'unanimité).

Quelles sont les multiples origines du réseau ARPANET, ancêtre d'Internet ? Comment écrire l'histoire d'une telle " infrastructure informationnelle ", notion proposée par les sociologues américains Susan L. Star, Karen Ruhleder et Geof Bowker, pour désigner les systèmes d'information de grande ampleur ? Ce questionnement, à la fois historique, épistémologique et méthodologique, est à la base de ce travail commencé en 1996. Explorer le long processus d'émergence d'ARPANET et réfléchir au type d'histoire convoquée pour cette entreprise : ainsi pourrait être résumé le double objet de cette thèse, dont nous présentons brièvement les postulats, la démarche et les principaux résultats.

QUELS POSTULATS INDUISANT QUELLE DEMARCHE ?
Un premier postulat concerne la conception générale des techniques : l'innovation technique ne concerne pas que des entités purement " techniques ", technique et société s'imbriquent étroitement, se co-produisent au point qu'il est impossible de déchirer ce " tissu sans coutures ", selon l'expression de Bruno Latour et de Thomas Hugues désignant cette réalité hybride. Décrire un processus d'innovation technique comme celui d'ARPANET impliquait ainsi de (tenter de) prendre en compte, à parts égales, différentes entités le plus souvent séparées dans l'analyse : les discours, les idées ou les idéologies, les artefacts et leur logique interne, les organisations et leurs intérêts, les hommes et leurs passions, etc. Il n'existe qu'une seule réalité, composite, hétérogène, dans laquelle s'enchevêtrent ces éléments de différentes natures. Deuxième principe au fondement de notre travail : celui d'incertitude, d'indétermination. Nous ne savons pas à l'avance ce que veulent et ce que peuvent ces actants, ces entités qui vont s'associer et composer un processus d'innovation débouchant sur une nouvelle réalité socio-technique. Ces principes d'hybridité socio-technique, d'hétérogénéité et d'incertitude ont induit une démarche d'observation fortement inspirée de la sociologie de la traduction de Latour et Callon, démarche se voulant à la fois immanentiste, empirique et pointilliste : - immanentiste, car fondée sur le refus des a priori, de toute problématique historique pré-établie et de tout parti-pris dans le suivi des acteurs. Il s'agissait de se situer " au niveau " des entités du processus d'innovation et de suivre leurs déplacements ; - démarche empirique, basée sur la stricte observation d'un corpus de traces hétérogènes, constitué également sans a priori et considéré comme suffisant pour permettre ce projet ; pour une bonne part, ce corpus a été constitué des témoignages des acteurs du processus. - démarche d'observation " pointilliste ", centrée sur les entités elles-mêmes et sur les micro-opérations de traduction. Tout comme la " clef de l'univers se tient dans l'infinitésimal ", selon la formule de Gabriel Tarde (dans Monadologie et sociologie), pour qui " une transformation, présentée comme une somme de différences nettes, définies, est incompréhensible, mais se comprend aisément si on la considère comme une somme de différences infiniment petites ", la " clef de l'innovation " se tient dans les détails et il s'agissait de rendre compte de cette " somme de différences infiniment petites ", permettant d'expliquer notamment comment, ce qui n'était au début 1966 qu'une idée encore vague de réseau de chercheurs, défendue par un homme seul, le directeur de l'ARPA/IPTO Robert Taylor, a pu se transformer pour devenir, trois ans plus tard, un réseau informatique reliant plusieurs universités, mobilisant plusieurs dizaines de chercheurs et appelé à connaître le développement irréversible que l'on sait. Enfin la démarche s'est voulu auto-réflexive et a consisté, dans un deuxième mouvement, à mettre à l'épreuve les outils de la sociologie de la traduction dans l'étude d'un processus d'innovation de grande ampleur.

POUR QUELS RESULTATS ?
Quels seraient les principaux résultats auxquels a abouti cette exploration du processus d'émergence d'ARPANET, portant sur une période d'une quinzaine d'années ? On peut les résumer par les six points suivants : - la réfutation de la légende des origines militaires d'ARPANET, puisque l'étude précise du processus confirme ce que l'on savait déjà partiellement, à savoir qu'ARPANET n'avait aucun objectif militaire et n'est pas né d'une décision politique ou stratégique du Pentagone ; - la mise en exergue des différentes " filières ", qui convergent dans la naissance de l'ancêtre d'Internet : la cybernétique, l'informatique interactive, le time-sharing et les communautés en ligne, l'hypertexte, la transmission par paquets, l'interventionnisme de l'état américain dans la recherche, la prise de conscience de l'importance de l'information scientifique et technique, l'idéologie libertaire de la fin des années 60, etc. : tous ces éléments, tour à tour explorés, attestent la multiplicité des origines d'ARPANET. - l'identification des forces mobilisées par ce projet, produit emblématique de l'alliance entre les trois pôles (Armée, Science et Entreprise) constitutifs du célèbre " complexe militaro-scientifique-industriel " américain ; - la restitution, même partielle, de l'incertitude foncière du processus d'innovation, par le suivi détaillé des acteurs, des controverses internes et externes et la mise en évidence des nombreux obstacles, voire des hasards. L'observation des opérations de traduction a permis ainsi de pointer de nombreux " micro-événements " où le sort du projet aurait pu basculer dans une autre direction ; - un éclairage du rôle-clé de quelques pionniers de cette longue histoire : Licklider le visionnaire de l'informatique interactive, Engelbart le chercheur des interfaces et de l'hypertexte, Paul Baran le théoricien des réseaux distribués, Larry Roberts l'organisateur d'ARPANET... ; - enfin une proposition de périodisation de l'émergence d'ARPANET par la distinction de quatre étapes : la longue gestation du processus, des années 50 à 1962, avec l'émergence du modèle de l'informatique interactive et l'apparition des différents acteurs humains et organisationnels (comme l'ARPA) qui feront ARPANET ; la montée en puissance, de 1962 à 1967, de l'idée et des projets de réseaux d'ordinateurs et de l'IPTO, le service informatique de l'ARPA créé en 1962 par Licklider ; la naissance proprement dite d'ARPANET de 1967 à 69 et enfin l'irréversibilisation progressive du réseau, à partir de 1970. En définitive, la naissance d'une infrastructure informationnelle comme ARPANET présuppose une longue accumulation de multiples composants (techniques, sociaux, culturels, organisationnels, etc.) et le développement d'univers de références partagées (normes, pratiques, etc.), dont la convergence, dans les années 68-69, est la condition-clé de l'auto-organisation et de l'irréversibilisation progressive de ce premier réseau informatique distribué. POUR UNE " HISTOIRE PROCESSUELLE " DES RESEAUX ET DES SYSTEMES D'INFORMATION La mise à l'épreuve de l'appareillage méthodologique de la sociologie de la traduction, dans l'étude d'un phénomène d'innovation de cette ampleur, a soulevé un certain nombre de problèmes théoriques et pratiques, que nous avons tenté d'approfondir dans un second temps. Si l'utilisation de cette approche s'est révélée féconde, elle n'en a pas moins buté sur certaines limites : problèmes de corpus, difficultés à rendre compte des différents " niveaux d'échelle " des opérations de traduction, contradictions théoriques avec certains principes de la sociologie de la traduction, etc. Ces difficultés sont celles d'une histoire se voulant " processuelle ", une histoire dont le projet serait celui d'une mise en visibilité des innombrables entités et de leurs associations composant un processus d'innovation, ainsi que des différentes temporalités à l'œuvre dans ce processus. Comment concilier la narrativité linéaire, propre à tout récit, à toute " intrigue " historique, et la démarche immanentiste de pur suivi des acteurs/actants ? Telle pourrait être résumée la question, ouverte, sur laquelle débouche la thèse.

Alexandre Serres



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